La justification du dopage des sportifs par la comparaison avec les artistes, écrivains et philosophes qui eurent recours à des drogues peut-elle être admise ? On mêle ainsi les noms d’Utrillo, de Cocteau, de Malraux, de Sartre et de Rimbaud avec ceux d’Armstrong, de Contador, de Ben Johnson, de John Mac Enroe, d’André Agassi ou de Zidane, ce dernier ayant avoué avoir utilisé de la créatine.
Le sport et la création artistique ou littéraire poursuivent des buts différents. Pourquoi donc beaucoup de sportifs se dopent-ils ? Ils sont pris dans un univers ressemblant à l’état de nature selon Hobbes : la guerre de chacun contre chacun. Il s’agit d’arriver le premier, de vaincre les autres. Il s’agit d’être le plus fort. Le sport est paradoxal : il est une jungle impitoyable, structurée par des règlements, qui comportent entre autres l’interdiction de majorer ses possibilités musculaires artificiellement à l’aide de la pharmacopée. Le dopage triche avec les lois structurant la compétition autant qu’il trompe aussi bien les autres compétiteurs que le public. Tricherie et tromperie en sont donc les maître-mots. Le dopage est, par suite, de l’ordre du faux.
D’un artiste ou d’un philosophe, on ne dira pas qu’il se dope. Ni Sartre ni Freud ne se dopaient, malgré la cocaïne et les amphétamines. Ni Rimbaud ni Artaud. C’est que l’art, la littérature et la pensée ne sont pas une course, ni non plus un match où il s’agirait de battre des records quantitativement mesurables. La drogue est prise par certains dans le seul but de découvrir le vrai, d’en soutenir la vision, de dévoiler le réel qui se dérobe à la majorité des humains. Rien à voir avec la victoire sportive. La drogue alors transforme l’intelligence, ouvre des yeux restés clos sans elle. Elle est l’aliment du dévoilement, elle permet de soulever le voile du réel. Le dévoilement est le contraire de la tricherie. Quand le dopage sportif s’inscrit dans l’ordre du faux, la consommation de drogue par certains intellectuels s’inscrit dans l’ordre du vrai.
Le monde sans Utrillo et Rimbaud serait différent : il serait plus pauvre, en particulier plus pauvre en sens. On ne peut en dire autant du monde sans Contador ou sans Ben Johnson. Leur absence ne serait pas ressentie comme un manque – mais peut-être même comme un surcroît de probité ! Humain, trop humain – tel est le dopage des sportifs. Il témoigne d’un psychisme mesquin – celui du « dernier homme » nietzschéen – et reste lié à l’instinct de domination. La drogue artiste, philosophique ou littéraire, pour sa part, exprime le besoin de vérité – tenue alors pour inaccessible autrement – et semble s’articuler avec le contraire de l’instinct de domination ou de pouvoir, la « volonté de puissance ».
L’incommensurabilté entre l’art/la littérature/la pensée et le sport, entre le désir de tricher et celui de dévoiler le réel, entre un besoin cupide et un besoin philosophique rend insoutenable l’argument en faveur de l’autorisation du dopage sportif par analogie avec la pharmacopée artistico-philosophique.