L'esprit au temps du web

Le changement est inévitable en raison du processus technologique et économique : ce sont les découvertes industrielles et les intérêts économiques sous-jacents qui produisent le changement culturel.

le jeudi 14 mars 2013
 

Il faut distinguer le moyen terme du long terme. À moyen terme, le livre de papier cohabitera avec le livre électronique, avec une distribution différente suivant les générations. Les plus âgés continueront à lire des livres sur papier, tandis qu’un petit pourcentage d’entre eux vivra l’émotion du livre électronique. Les plus jeunes, surtout les natifs numériques, commenceront par le livre électronique (sur ses différents supports) et après quelques années, ils ne se souviendront même plus qu’un livre sur papier ait jamais existé. Dans le long terme (c’est-à-dire dans vingt ans maximum), une fois disparue la génération-qui-aimait-le-livre-sur-papier (dont je fais partie), le livre électronique sera le seul support possible. Les livres sur papier seront réunis dans des vitrines, comme le sont aujourd’hui les cassettes vidéo, que quelque professeur plein d’initiative ira de temps en temps faire visiter à ses élèves.
Ce changement est inévitable en raison du processus technologique et économique : ce sont les découvertes industrielles et les intérêts économiques sous-jacents qui produisent le changement culturel. Partant de là, j’ignore si Amazon deviendra un jour le grand éditeur planétaire, mais nul doute que dans une génération, les éditeurs ne seront plus les mêmes qu’avant, et avec les éditeurs, c’est toute la filière du livre qui changera. Rarement comme ici pourra-t-on observer la terrible loi suivant laquelle le progrès tue et supprime la situation préexistante : ceci tuera cela.
J’ai discuté de ces changements dans mon livre Pris dans la Toile. L’esprit aux temps du web (Gallimard, 2012). Je me limite ici à en rappeler l’essentiel. La filière du livre est faite plus ou moins comme suit : un auteur écrit une ouvrage, un éditeur qui le considère importante décide de le publier, un rédacteur expérimenté le prend en charge et le prépare pour l’impression, un compositeur transfère le texte en caractères, un typographe l’imprime en plusieurs exemplaires, un libraire en achète un certain nombre d’exemplaires, un attaché de presse informe les médias, les journaux en parlent, un lecteur en achète un exemplaire, le prête ou l’offre à quelqu’un, une bibliothèque en achète un exemplaire qu’elle conserve… Cette filière peut s’articuler de manière encore plus détaillée, mais dans la substance, cette description est exacte.
L’éditeur y joue donc un rôle-clé : non seulement il investit l’argent pour publier l’œuvre, mais il en garantit avant tout la qualité en écartant les œuvres mauvaises et en ne choisissant que les bonnes. Or, l’édition électronique, qu’il s’agisse d’auto-publication ou qu’elle soit distribuée par un éditeur (électronique), saute toutes ces phases, de sorte que la filière se réduit à quelques étapes : l’auteur écrit son livre et le publie sur Internet ; le lecteur l’achète en le transférant sur son ordinateur ; s’il le souhaite, le lecteur en fait la critique sur la Toile.
Quelles sont les changements inhérents à cette transformation ? Ils sont plusieurs : (a) La qualité du livre n’est plus garantie par qui que ce soit ; (b) toutes les professions du livre sont éliminées d’un seul coup ; (c) les opinions des lecteurs prévalent sur celles des spécialistes. De plus, comme l’auteur n’a plus aucun interlocuteur avec qui se mesurer, le monde (numérique) sera inondé par des galaxies d’ouvrages sans aucun intérêt, insignifiantes et inconsistantes, dans la mesure où chacun de nous (presque sans exceptions) a déjà un chef-d’œuvre qui attend ; à quelques-unes de ces œuvres répondront des galaxies mineures de « commentaires », à savoir de bêtises écrites par des incompétents. Après quelque temps, personne ne se rendra plus compte des choses que je viens de dire : les ouvrages sans garantie de qualité et les galaxies de bêtises deviendront normales.
(Traduction Silvia Bonucci).

l’auteur
Raffaele Simone

Professeur à l'université de Rome, linguiste et essayiste, Raffaele Simone vient de publier Pris dans la Toile. L'esprit aux temps du web (Gallimard, 272 p., 18,90 euros).

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