Refaire la Recherche

Il faut refaire la Recherche, bien sûr. Proust lui-même nous le dit. En lisant, en écrivant. Et en assumant le risque du contresens comme celui de l'échec qui sont les conditions paradoxales de toute littérature.

le lundi 22 avril 2013
 

Pour ma part, je n'ai jamais très bien compris en quoi un chef d'oeuvre devait dissuader d'écrire. Son existence est, au contraire, un signe qui nous encourage à ne pas désespérer tout à fait. Ce qui a été accompli était possible. Et ce qui hier fut fait une fois, il n'y a donc pas de raison que cela ne puisse pas être fait aujourd'hui  à nouveau. Même si c'est à chaque fois sous une forme nouvelle.
Tout cela, Proust l'explique d'ailleurs très bien dans un passage célèbre du Temps retrouvé. C'est à quelques pages de la fin. "On ne peut refaire ce qu'on aime qu'en le renonçant" déclare-t-il. Écrire, comme il y parvient avec la Recherche, un roman qui soit comme l'équivalent moderne des mythiques Mille et Une Nuits, suppose que l'on n'ait pas imité ce modèle mais que l'on se soit en apparence éloigné de lui. Toute la morale de Proust se tient bien là: on ne retrouve que ce que l'on a perdu. Elle exige l'expérience terrible et cruelle d'une sorte de sacrifice aussi: il faut tuer ce que l'on aime afin que cela nous soit rendu.
Ainsi refaire Proust impose-t-il de renoncer à lui. Il nous y appelle nous incitant à procéder sur le corps de son oeuvre à ce même meurtre que lui même a perpétré sur les oeuvres des écrivains qui l'avaient précédé et qui est la condition de leur survie, de leur perpétuelle renaissance. Avec cette formidable générosité qui n'appartient qu'aux très grands artistes, disparaissant, il nous laisse son oeuvre et nous dit: "Ceci est à vous. Usez-en à votre guise". Et cette injonction s'adresse autant aux lecteurs qu'aux auteurs d'aujourd'hui.
Je ne me lasse pas de citer ce passage très célèbre du Contre Sainte-Beuve où on lit: "Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu'on fait sont beaux." En tant que lecteurs, nous n'avons pas d'autre choix que de nous méprendre sur la signification de cette langue étrangère en laquelle Proust s'adresse à nous, que nous ne comprenons pas mais de laquelle il ne tient qu'à nous de faire en sorte que jaillisse, à travers les contresens dont nous nous rendons coupables, une paradoxale vérité.
En tant qu'auteurs, ce sont de semblables contresens dont dépend la possibilité même de ce que nous écrirons et par quoi se poursuivra pourtant l'oeuvre de Proust. Et que l'on échoue dans une telle entreprise est aussi, Proust le dit encore, la condition inattendue de notre réussite. Il y a un passage moins célèbre de La prisonnière où on lit: "Les plus grands écrivains ont manqué leurs livres, mais, se regardant travailler comme s'ils étaient à la fois l'ouvrier et le juge, ont tiré de cette auto-contemplation une beauté nouvelle."
Notre fidélité à Proust exige l'infidélité même par laquelle échouant à le lire, à le réécrire, nous laissons à nouveau sa chance à cette "beauté nouvelle" dont il parle et de laquelle son oeuvre témoigne à jamais.

l’auteur
Philippe Forest

Philippe Forest est romancier et essayiste. Co-rédacteur en chef de la NRF, il a dirigé avec Stéphane Audeguy le récent numéro de la revue consacré à Proust.

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