Pierre Drieu la Rochelle a-t-il sa place dans la « Pléiade » ? Le plus extraordinaire est qu’en 2012 la question se pose encore. Comme ce fut le cas pour Céline et Morand. Si elle ne se posait qu’en termes esthétiques, ce ne serait pas un problème ; l’histoire littéraire a sa part de subjectivité et d’arbitraire. D’autant que, le prestige de la collection étant ce qu’il est, les lecteurs la considèrent comme faisant naturellement partie du patrimoine national. Mais, on s’en doute, l’enjeu, eu égard aux engagements de l’écrivain, est ici plus politique : fasciste, antisémite, antirépublicain, xénophobe, favorable à une fédération européenne sous hégémonie allemande pour avoir aussi trop (mal) lu La Volonté de puissance de Nietzsche. Voilà pour le décor. Et si l’on veut entrer dans les détails : membre du Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot de 1936 à 1939 puis à nouveau de fin 1942 à début 1943.
Ce volume de Romans, nouvelles, récits (1932 pages) publié sous la direction de Jean-François Louette, professeur de littérature française du XXe siècle à la Sorbonne et auteur de travaux sur
Sartre, Bataille, Péguy et Nimier, rassemble, comme le titre l’annonce, l’essentiel de son oeuvre romanesque, à l’exception de L’Homme à cheval et d’Une Femme à sa fenêtre. On ne s’étonne donc pas de ne pas y trouver davantage Avec Doriot, L’Europe contre les patries, Le Jeune Européen ou Socialisme fasciste. Mais qu’est-ce au juste que cette oeuvre ? Considérée comme hors genre tant elle excellait à les mélanger tous, on la crut hétéroclite alors qu’au fond la plupart de ses textes relèvent de ce qu’il baptisa lui-même « la fiction confessionnelle », échafaudée sur le terreau de la satire acide et de la diatribe griffue contre « la Gueuse » en général et les présidents Alexandre Millerand et Albert Lebrun en particulier. C’est évidemment dans sa préface, généralement fort substantielle, qu’un tel livre est guetté au tournant. Celle-ci est remarquablement équilibrée. Jean-François Louette y relève justement que l’indéfinition générique de l’oeuvre de Drieu correspond à « un voeu d’indéfinition existentielle ».
Sa brève trajectoire (1893-1945) est claire et cohérente. Son fil rouge ? Plutôt noir : une névrose d’échec fondée sur l’auto-dénigrement qui l’entraîna irrésistiblement dans une spirale jusqu’au suicide maintes fois différé puis accompli. Sa seule réussite. Son Journal, 1939-1945, que Gallimard publia en 1992 non sans susciter de vives polémiques, fut en quelque sorte le chevau-léger de cette « Pléiade ». Car si l’éditeur a pu aider le diariste à manifester d’outre-tombe sa haine raciale, son délire politique, sa confusion intellectuelle et ses fantasmes mystiques, il n’y a aucune raison pour qu’il le censure à son meilleur, à savoir sa fiction, où éclatent ses vraies qualités. La toute première d’entre elles est ce que le préfacier appelle « le charme quand même » du styliste hors pair, quand bien même il se mit au service de l’antisémitisme, de la misogynie et du cynisme au coeur d’un roman subtilement fasciste (Gilles), de la décadence de la démocratie (Rêveuse bourgeoisie, Le Feu follet), de la dénonciation des partis face à l’absurdité de la guerre (La Comédie de Charleroi), de la mort volontaire (Blèche, Récit secret, État civil) ou de la décomposition de la nation jusqu’à sa chute finale qui ne peut être qu’apocalyptique. Il s’est fourvoyé ; il a payé en se faisant justice. Demeure l’écrivain antimoderne, dandy nonchalant et dédaigneux de ses contemporains, dont la postérité a voulu faire un écrivain maudit du troisième type. Il a enfin toute sa place dans la « Pléiade » à condition, comme nous y invite son éditeur, de ne jamais dissocier son esthétique de son idéologie, ni de laisser l’une éclipser l’autre.
(© L'Histoire n°374).