En tant qu’éditeur de la première réédition critique non clandestine de tous les pamphlets de L.F. Céline, ainsi que d’une première édition en anglais de Bagatelles pour un Massacre, je ne peux répondre que par l’affirmative. On ne peut laisser sous le boisseau un tiers de l’œuvre d’un écrivain d’une telle dimension.
Un des intérêts principaux de l’œuvre de L.F. Céline, et les pamphlets sont partie intégrante de cette œuvre, outre sa forme novatrice et sa profonde poésie, réside dans sa constante recherche de la vérité et dans le souci permanent qui l’accompagne de la partager avec ses semblables.
Nous avons affaire avec Céline à une véritable écriture par amour du prochain, une écriture-remède – et cela est particulièrement vrai pour les pamphlets – qui cherche par un traitement choc à apporter la lumière. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans notre histoire littéraire et je donnerais la paternité de cette façon à Charles Baudelaire, avec Léon Bloy comme élément pivot de ce mouvement. L’étonnant dans le cas de Céline – le seul de cette trinité de l’ère postrévolutionnaire à ne pas être catholique mais le seul à avoir été docteur – est que, littérairement parlant, plus d’un demi siècle après sa disparition il n’a encore été ni dépassé ni égalé.
Les pamphlets contiennent des passages qui peuvent en inquiéter plus d’un. Mais s’il y a un problème, il se situe plus au niveau du lectorat qu’à celui de l’œuvre. Après des décennies d’abrutissement et d’acculturation méthodiques de la population par l’Éducation nationale et la télévision (cette liste est non exhaustive), la vaste majorité des lecteurs d’aujourd’hui, par ailleurs blasée, est-elle capable de comprendre, voire d’encaisser, ce qu’écrivit Céline ? Rappelons-nous la commotion suscitée par la lecture des Fleurs du Mal à leur parution. Toujours est-il que si avancée il doit y avoir dans ce domaine, elle ne peut passer que par des rééditions de ces textes dont les seuls titres font frémir. Écoutons le docteur.
M. Philippe Régniez nous demande d’ « écouter le docteur », c’est-à-dire, si on suit le sens de cette métaphore, d’obéir aux ordonnances du médecin-écrivain. Car Céline écrivain serait aussi un médecin des sociétés, un thaumaturge, un guide dont l’enseignement éclaire (M. Philippe Régniez soutient que les pamphlets sont destinés à « apporter la lumière ») ; pour cette raison, comme il est écrit dans l’Évangile, il ne faut pas garder « sous le boisseau » ces textes lumineux, mais au contraire les brandir telle une lanterne qui nous révélera la route à suivre…
Entre leur interdiction, sorte d’autodafé normatif fait au nom de la rectitude politique, et leur glorification absolue par l’endossement inconditionnel de tous les impératifs, même les plus odieux, dont les pamphlets sont porteurs, ne se trouve-t-il pas un moyen terme souhaitable ? Certes, Céline a vu et prévu avec exactitude certains traits de la civilisation occidentale actuelle, son matérialisme, son consumérisme. Mais adopter l’idéologie des pamphlets comme on se plie, avec docilité, aveuglément, à une prescription du « docteur » est une attitude qu’il faut récuser avec la dernière énergie.
M. Philippe Régniez affirme avoir publié des éditions critiques des pamphlets de Céline. Cette prétention est cependant démentie par son propre catalogue. En effet, selon les descriptions qu’on y lit, sur son site Internet, Mea Culpa et Bagatelles pour un massacre sont proposés par lui tels quels, sans plus, nus comme la main, tandis que L’École des cadavres comporterait une « introduction » (on ne spécifie pas le nombre de pages ni la nature de cette introduction), par un certain François Gardet (inconnu des milieux tant universitaires que céliniens) et Les Beaux draps un « appareil critique » par Robert Brasillach (?!), en fait, comme l’atteste M. Pierre Assouline dans Le Monde (13 octobre 2008), une « courte étude de Robert Brasillach sur “ Céline prophète ” tirée des Quatre jeudis ». Ainsi que d’autres avant lui plus ou moins clandestinement, l’éditeur qui a pignon sur rue au Paraguay n’a donc fait que réimprimer ces textes. C’est dommage, car la publication d’une « édition critique » des pamphlets, en bonne et due forme, aurait été peut-être pour lui l’occasion d’une mise à distance de leur idéologie, au lieu d’assumer celle-ci sans — à proprement parler — aucun sens critique. « Le bon docteur » (titre de l’intervention de M. Régniez) : n’est-ce pas par une antonomase similaire que l’Église loue Jésus-Christ ? (« Médecin des âmes », écrit Massillon ; « divin docteur » chante Pasquier Quesnel.) M. Philippe Régniez s’affiche comme éditeur catholique, mais, en l’occurrence, il se trompe de Maître.