Les programmes d'histoire de première mis en place depuis la rentrée 2011 imposent, sous l'intitulé « Questions pour comprendre le XXe siècle », l'étude de cinq thèmes. Une dizaine d'heures sont d'abord dévolues à « la croissance économique, mondialisation et mutations des sociétés depuis le milieu du XIXe siècle ». Sans transition, les élèves sont ensuite plongés dans le deuxième thème : « la guerre au XXe siècle », à laquelle ils consacrent seize ou dix-sept heures.
Ces guerres, envisagées comme un tout, débutent avec celle de 14-18 ; se poursuivent avec la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide, et s'achèvent avec les « nouvelles conflictualités » Sarajevo, guerre du Golfe, conflit israélo-palestinien.... Ces conflits étudiés, dix à onze heures sont consacrées au « siècle des totalitarismes », sept à huit heures à la colonisation et la décolonisation. Le programme se termine par quinze à seize heures sur les Français et la République.
Bien des enseignants ont exprimé leur malaise devant ces programmes. Ils ont notamment regretté que les deux guerres mondiales soient traitées ensemble et, plus généralement, que le point de vue anthropologique triomphe sur l'histoire. Les professeurs sont en effet fortement incités à privilégier deux approches : 1 la manière dont les deux conflits mondiaux témoignent de l'entrée dans la « guerre totale », aboutissant à la prise de conscience progressive de la nécessité d'une « régulation mondiale pour préserver la paix » ; 2 la guerre est celle des hommes qui la font ou qui la subissent. Ainsi, pour la Première Guerre mondiale, c'est l'« expérience combattante » qui est privilégiée ; pour la Seconde, la « guerre d'anéantissement » et le génocide des Juifs et des Tsiganes. Et dans ces expériences, celle des souffrances et de la douleur.
Rien de tout cela ne va de soi. L'usage de la notion de « guerre totale » est devenu l'étalon de mesure de l'importance d'une guerre. Dans une concurrence des conflits, comme il existerait une concurrence des victimes, chaque chercheur proclame « sa » guerre totale. De la Seconde Guerre mondiale à celle de 14-18, nous sommes remontés à la guerre de Sécession, puis à la campagne napoléonienne de Russie.
Nous attendons que les antiquisants revisitent les guerres du Péloponnèse ou la guerre des Gaules pour en faire les premières « guerres totales ». Le Palatinat ravagé par les armées de Louis XIV est déjà sur les rangs... Plus intéressant peut-être serait d'essayer de dégager des critères implication des civils, crimes de guerre qui font d'une guerre une « guerre totale ». Toutefois, cette notion ne dit rien du contexte dans lequel la guerre éclate, des forces qui la sous-tendent, des idéologies qui sont à l'oeuvre.
Les auteurs de manuels ont bien perçu la difficulté de décrire des guerres sans chronologie et sans contexte. Ils ouvrent les chapitres par des cartes montrant les belligérants et par des frises chronologiques. Mais le coeur du texte est consacré aux malheurs causés par les guerres, tous camps confondus, et illustrés par des textes d'écrivains français ou allemands, de poilus, de chansons comme celle de Craonne.
« Les gens sont méchants », déplorait l'humoriste Fernand Raynaud pour faire rire nos grands-parents qui n'étaient pas dupes. Nicolas Sarkozy pense, lui, que c'est la « folie des hommes » qui cause des génocides. Avec un tel présupposé, enseigner l'histoire reviendrait à extirper le mal ou la folie, présent en chacun de nous en communiant avec les souffrances des hommes du passé. A cette aune, tout se vaut. C'est la défaite de la volonté de comprendre.