Humanités numériques

Contre les prophètes du cyber New Age, adorateurs de la science et de l’homme machine, des voix s’élèvent pour appeler à l’humanisme digital.

le lundi 09 décembre 2013
 

La mutation dans laquelle nous engage le numérique nous fait-elle vivre une transition ou une véritable rupture ? L'historien des religions Milad Doueihi, l’un des rares à avoir entrepris une anthropologie de l’homo numericus dès sa naissance, y revient dans Qu’est-ce le numérique ? (Puf). Si ce petit livre offre matière à réflexion, c’est aussi parce qu’il s’attache à définir l’humanisme numérique, lequel considère que la technique est une culture.
Aux yeux de Milad Doueihi, l’obstacle à cette évolution ne vient pas tant des détracteurs de la Toile, dont les raisonnements sont souvent trop archaïques. Le problème vient plutôt des « écoles transhumanistes », qu’il présente comme les prophètes d’une nouvelle humanité, partisans d’une sorte de cyber New Age, qui en appelle à une convergence plus radicale de l’Homme et de la machine. Inutile de préciser qu’ils placent au-dessus de tout le pouvoir de la science.
Doueihi nous invite à nous méfier de la dimension religieuse de ces transhumanistes américains, qui se réclament des Lumières (Enlightenment 2.0) pour mieux oublier l’Histoire.
On voit par là qu’il est urgent de repenser nos rapports avec la mémoire. La conserver, l’interpréter, l’exploiter, la diffuser : il faut tout revoir. Pour y revenir, l’auteur propose une troisième voie adaptée aux nouveaux temps, qui tient en deux mots : « confiance sociale ». Un « humanisme numérique ».
Le phénomène de l’humanisme numérique évoluera-t-il comme l’humanisme autrefois ? Un bel article vient de paraître dans la revue des Annales (juillet-septembre 2013, n°3) qui ouvre des pistes. S’appuyant sur une considérable bibliographie internationale, Clémence Revest (École française de Rome) y raconte comment, au tournant des années 1400-1430 en Italie), l’humanisme, aspiration à un retour de l’Antiquité, est devenu l’Humanisme, en se concrétisant non dans une école mais dans un mouvement. L’homo numericus lettré gagnerait à en méditer les leçons. « Si l’humanisme est né, c’est d’abord parce que ses partisans l’ont eux-mêmes proclamé » assure Clémence Revest.
Privilégier le mouvement ? C’est déjà le cas sur les réseaux où l’entretien permanent (textos, Facebook, Twitter, etc) est à mettre en parallèle avec la conversation épistolaire que les auteurs de la Renaissance concevaient comme « un signe visible de l’amitié ». Si ce mouvement a pris corps et s’est fait récit, c’est surtout parce que ses acteurs partageaient un même imaginaire au sein de leur aventure collective. Conservons les valeurs héritées des humanités, elles-mêmes fruit d’un plus ancien héritage, non pour les imiter, mais pour les adapter et en faire un rempart contre la religion de la science, la soumission à la technique et le culte de la machine.
C’est bien d’une rupture qu’il s’agit, « anthropologique peut-être, culturelle assurément » estime le sociologue Michel Wieviorka dans L’impératif numérique (CNRS éditions), un autre livre aussi vif. Il y revient notamment sur la récente formule digital humanities, ou « humanités numériques » : « L’expression a le mérite d’accoler deux mots que l’on pourrait supposer très éloignés l’un de l’autre et dont a pu dire qu’ils constituaient un oxymore. Ils représentent pourtant l’espoir d’une capacité retrouvée des humanités, y compris les plus classiques, à se relancer et à tenir une place dans l’ère numérique plutôt qu’à tendre à disparaître ». Au détour d’un chapitre, Michel Wieviorka signale la manière dont les plus enthousiastes chercheurs dans cette nouvelle spécialité académique évoquent le tournant que nous vivons : « une nouvelle Renaissance ». On n’en sort pas.

(publié dans L'Histoire n°394, décembre 2013, p.98)

l’auteur
Pierre Assouline

Journaliste et écrivain.

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