Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain

Le modèle culturel porté par l’humanisme dès ses origines constitue le socle d’un puissant imaginaire commun, dont le numérique peut être un nouveau tremplin.

le lundi 20 janvier 2014
 

L’humanisme, ce mouvement culturel qui fut à l’avant-garde de la civilisation de la Renaissance en Europe, est né il y a plus de six siècles, et il a connu depuis bien des métamorphoses. Son empreinte sur les sociétés occidentales demeure cependant considérable, ne serait-ce qu’à travers le système éducatif (les « sciences humaines » ou ce qui constitue aujourd’hui le cursus littéraire au sens large), la structure philosophico-politique (l’importance fondamentale accordée à la dignité de l’être humain) et, surtout, le rapport au temps (la conviction partagée et transmise de vivre dans une époque de modernité qui a succédé au Moyen Âge et à l’Antiquité). Dès son origine il eut pour noyau dur une ambition savante élevée, centrée d’abord sur la redécouverte du patrimoine gréco-latin, qui peut a priori paraître relever d’une érudition réservée aux initiés ; mais le fait est que l’humanisme devint un véritable moteur de civilisation, il imprégna les imaginaires, pénétra les modèles institutionnels et politiques, colora de ses références, devenues communes, les idées et les pratiques d’un ensemble d’individus bien supérieur aux cercles de ceux qui pouvaient vraiment en comprendre les productions intellectuelles les plus raffinées.
C’est cette capacité à la fois à fédérer et à se déployer comme mouvement, autour d’un même idéal, qui doit retenir notre attention et nous inciter à en considérer la puissance utopique, toujours actuelle. Comme a pu l’écrire Francesco Rico dans un bel essai (Le rêve de l’humanisme. De Pétrarque à Érasme, trad. fr., Paris, Les Belles Lettres, 2002), l’humanisme fut d’abord un rêve proclamé et répété par ses protagonistes, qui servit de ciment à une aventure collective : le rêve de participer à la marche renouvelée de l’Histoire en se saisissant de deux armes, la connaissance du passé et la maîtrise de la langue. Un modèle tout autant éthique que pédagogique en est issu, celui de former le citoyen qui sait penser, juger et s’exprimer – l’« homme de bien habile à parler » que les humanistes exaltent en la figure de l’orateur parfait. La constitution d’un ample espace d’échange des idées et des textes, connu sous la belle formule de « République des Lettres », en permit la diffusion, l’adaptation, la réactualisation au gré des lieux et des époques. Les quelques grands penseurs qui créèrent et animèrent ce mouvement surent, surtout, en forger un récit commun et en promouvoir l’imaginaire auprès des milieux d’argent et de pouvoir auxquels ils avaient accès.
Certes, les techniques et les supports de la culture connaissent aujourd’hui de rapides et profondes mutations, toutefois nous héritons d’un idéal qui n’est pas pour autant caduc et dont les fondateurs nous dispensent des leçons de pensée et d’action. Et si l’imprimerie a pu aussi contribuer à l’expansion de l’humanisme, pourquoi pas le numérique ? L’élément crucial, nous semble-t-il, c’est notre capacité à perpétuer, grâce à de tels outils et pas malgré eux, un projet qui place au premier plan l’intelligence humaine, sa capacité à savoir et à comprendre. Disposant de cette formidable caisse de résonance et de cet instrument démultiplié de communication, la question reste de son usage au service des valeurs en lesquelles nous voulons croire.

l’auteur
Clémence Revest

Historienne médiéviste, Clémence Revest est spécialiste de l'histoire culturelle de l'Italie au début de la Renaissance, tout particulièrement de l'histoire du mouvement humaniste au XVe siècle.

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