La nostalgie révolutionnaire

La gauche, avec l'Histoire, a une complicité qui a pu être un frein à son action

le mercredi 13 juin 2012
 

Il y a, en France, une différence notable entre la droite et la gauche dans leur relation avec l’histoire. La première parle et agit sans mémoire, parce que la droite d’aujourd’hui n’a nulle envie de s’identifier au passé royaliste, clérical, antidreyfusard, nationaliste avant 1914 et munichois avant 1939. La droite contemporaine est largement issue du gaullisme : conçue à la Libération, née en 1958, elle ne se reconnaît pas dans la ligne politique qui mène de Mac-Mahon au maréchal Pétain.
La gauche, au contraire, est imbue d’histoire, parce que c’est une histoire flatteuse pour elle : l’invention de la démocratie en 1789, l’instauration de la République laïque, la mise en œuvre des libertés, de l’égalité et de la solidarité, le combat victorieux du dreyfusisme, l’émancipation des ouvriers par le mouvement socialiste et syndicaliste, les chaudes heures du Front populaire… En occultant les mauvaises périodes et les mauvais choix, la gauche peut se sentir portée par l’histoire, créatrice d’histoire, dont le point de départ se situe entre l’autoproclamation de l’Assemblée nationale du 17 juin et le serment du jeu de paume du 20 juin 1789.
Cependant, cette complicité avec l’histoire n’est pas sans inconvénient pour elle. Le plus lourd me paraît avoir été — et peut-être l’est-il encore quelque peu — de rester prisonnière d’une philosophie de l’Histoire que le cours du temps a remise en cause. La gauche du XXe siècle, dominée par les partis socialiste et communiste, a imaginé que l’achèvement de la Révolution se ferait par une nouvelle révolution, celle qui en finirait avec le capitalisme et qui réaliserait la société sans classe. Léon Blum lui-même, en son temps, pouvait dire à ses alliés radicaux-socialistes : « La lutte des classes et la dictature du prolétariat sont restées pour nous des idées actives, vivaces ». La vulgate marxiste et l’idéologie révolutionnaire ont interdit la transformation du mouvement ouvrier français en social-démocratie, — c’est-à-dire l’acceptation du compromis entre l’économie de marché et le réformisme social. La « social-démocratie », le « travaillisme », qui triomphaient en Allemagne, au Royaume Uni, en Scandinavie étaient rejetés en France comme une « dégénérescence du socialisme », là où le Parti communiste incarnait, majoritairement après 1945, l’idéal révolutionnaire. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que nombre de militants de la SFIO se ralliaient à un « socialisme humaniste », la majorité d’entre eux donnèrent la direction du parti socialiste à Guy Mollet, au nom de leur fidélité au marxisme. En 1971, au Congrès d’Épinay, François Mitterrand relança le nouveau PS au nom de la « rupture avec le capitalisme ».
La gauche de la gauche, c’est-à-dire l’ensemble des formations et des individualités qui, sur les ruines du Parti communiste, mobilise les nostalgiques de l’utopie révolutionnaire, agit régulièrement comme la statue du Commandeur sur les esprits progressistes du PS. C’est ainsi que l’alliance au centre, pratiquée par tous les socialistes européens, est devenue un épouvantail, le comble de la trahison, l’interdit absolu. Le poids de l’Histoire sur la gauche, c’est celui de la nostalgie qui prend la forme d’une radicalité, plus inspirée par les images d’Épinal que par la complexité du réel. L’existence de cette radicalité inspirée du passé a pesé continûment sur les projets de la gauche et l’exercice du pouvoir.

l’auteur
Michel Winock

Professeur émérite à Sciences Po.

VOS COMMENTAIRES

Entrez les deux mots ci-dessous, avec ou sans espace. Les lettres ne sont pas sensibles à la casse.
Une difficulté pour lire ? Essayer un autre
Julien Rouvreau le dimanche 29 juillet 2012
 

Je fus pour ma part intrigué par le terme "d'esprit progressiste", et intéressé par la question soulevée par Michel Hénocq. Je souhaite donc apporter ma propre vision sur cette discussion.

Pour ma part, je pense que, hormis la définition du progrès au sens commun comme vous nous l'avez rappelée, que le progrès est quelque chose d'abstrait, propre à chacun, à chaque esprit, et donc à chaque mode de pensée. Il dépends alors, pour ma part, de la vision du monde et des convictions de chacun.

Le simple fait de lire votre commentaire me conforte dans mon idée. En effet, en lisant vos dernières lignes, je me rends compte que pour votre part, l'état de la société actuelle n'est pas en phase avec le terme de progrès, car elle ne correspond pas à votre idéal et à vos convictions.

Je pense donc, pour répondre à votre première question, que ces " esprits progressistes " sont qualifiés ainsi car ils défendent un point de vue qui améliorerait le monde actuel en le rapprochant d'un monde utopique. On pourrait alors penser que dans l’idéal de ces " esprits progressistes ", le monde auquel ils appartiennent changerait pour se rapprocher le plus possible de leurs convictions et idéaux. Le progrès serait donc en lien avec une forme d'utopie, puisqu’il permettrait à "l’esprit progressiste" de qualifier le fait que le monde qui l'entoure se rapproche de plus en plus d'un monde idéalisé, ou en tout cas, en son sens, meilleur.

3
Michel Hénocq le mercredi 20 juin 2012
 

Je suis gêné par le terme "esprit progressiste", et je me pose la question suivante: en quoi sont ils progressistes?
et dans la continuité de mon interrogation une autre question me vient a l'esprit:
qu'est ce que le progrès ? ou qu'entend on par ce terme?
est ce une amélioration des conditions générales de vie et d'avenir de l'humanité dans son ensemble ou est ce autre chose?
Pour ma part le fait que l'humanité doive subir un diktat libéral financier qui par essence même ne peut être qualifié de démocratique ne représente pas un progrès en soi mais créé une nouvelle forme d'utopie ou le "marché", entité abstraite , pourrait se substituer à la démocratie et gouverner le monde mieux que les humains.

5
 
L'Histoire Le Magazine Littéraire Historia La Recherche Le Quotidien de l'Art
Sophia Publications — © 2012, tous droits réservés.