Les slogans « science citoyenne » et « science participative » ont remplacé depuis une dizaine d’années les sempiternelles lamentations sur l’ignorance du public et« le fossé grandissant entre science et public ». A l’évidence quelque chose a changé au royaume des sciences. Les chercheurs poursuivant leur travaux dans un monde académique soumis au seul tribunal des pairs, à l’abri de l’opinion publique, doivent désormais rendre des comptes aux contribuables et répondre aux appels à projets décidés par des politiques qui orientent leurs recherches vers des finalités économiques ou sociales, étrangères à la dynamique interne de leurs disciplines.
Par ailleurs, les citoyens sont occasionnellement appelés à donner leur avis sur les nouvelles technologies dans les conférences citoyennes ou les débats publics. Parfois ils s’invitent et manifestent leur désaccord sur les choix du nucléaire ou des OGM. D’autres, internautes mordus cherchent avec passion des solutions à des problèmes posés sur les réseaux internet par des chercheurs professionnels. Des biologistes en herbe recombinent des séquences de gènes avec du matériel de fortune dans leur garage.
Tout suggère qu’à la science close et confinée du XXe siècle succède une ère d’ouverture. Serait-ce pour autant une démocratisation de la science ? Et que pourrait être une science démocratique ?
Nul ne songerait à soumettre au suffrage universel la validation d’un résultat scientifique (mêmes les sans-culottes enragés n’ont pas osé !). Tout au plus, soumet-on au débat public la pertinence sociale de certaines recherches ou de certains résultats (par exemple sur la synthèse de virus pathogènes) et on associe quelques citoyens concernés à la définition de normes et règlementations.
Certes l’image du public comme une masse passive et docile au verdict des experts n’est plus de rigueur. Toutefois les expériences actuelles de participation ne mobilisent que quelques dizaines ou centaines de personnes. Le plus souvent ils agissent en tant que consommateurs avertis plutôt que comme des sujets politiques susceptibles de prendre part à la vie des sciences. Même les amateurs qui contribuent individuellement à l’avancement des connaissances répondent à des problèmes posés par des chercheurs et le crowdsourcing fournit aux communautés savantes une main d’œuvre gratuite et mobilisable à la carte. Trop rares sont les expériences de co-construction du savoir où les citoyens posent leurs propres questions et participent à la définition des protocoles de recherche.
Bref, le modèle du déficit (où le public est défini par défaut de savoir) est bien remis en question. Mais au lieu du modèle démocratique de participation (où les citoyens de plein droit prendraient part à la recherche) se met en place un modèle managérial où quelques groupes d’intérêt deviennent parties prenantes d’une entreprise multinationale dont les objectifs – fixés par l’agenda de Lisbonne - sont l’innovation et la compétitivité économique.