Cannes : des écrivains partout sauf au jury

Drôle de paradoxe : on ne compte pas un seul écrivain dans le jury du 65e Festival de Cannes alors que rarement l’inspiration des filmeurs de tous horizons aura été aussi littéraire.

le mercredi 23 mai 2012
 

Le constat dressé par Julien Gracq, après avoir passé plusieurs années à lire des scénarii à la Commission d’avance sur recettes, n’a rien perdu son actualité : « Le cinéma ne s’est toujours pas émancipé de la littérature. » C’était à la fin des années 1960 mais c’est aussi vrai au début des années 2010. Encore qu’il ne faille pas l’entendre sur un ton désabusé : la fiction romanesque ayant de tous temps servi d’inépuisable vivier à histoires, il y a tout lieu de se féliciter qu’elle poursuive sa fonction de fournisseur attitré. Cet état de fait consacre les écrivains dans leur vocation universelle de créateurs de mondes, d’imaginaires et de personnages – même s’ils n’ont jamais attendu leur salut du 7e art. Mais, quand l’image a depuis longtemps pris le pas sur l’écrit, comment ne pas éprouver le goût léger de la justice, en découvrant au milieu de l’affiche de Sur la route, le nouveau film de Walter Salles, toute une ligne en gros caractères, non pas perdue en bas mais au milieu juste au-dessus du titre : « D’après le roman emblématique de Jack Kerouac ». Cela fait plaisir comme si on était de sa famille.

On est plus déçu en découvrant la composition du jury présidé par Nanni Moretti : trois réalisateurs, quatre acteurs et un couturier. Qu’est-ce que Jean-Paul Gaultier fait dans cette galère ? On nous apprend qu’il aime le cinéma et qu’il a par le passé dessiné des costumes pour deux ou trois films. On voit mal en quoi cela prédispose à juger. Et pour avoir attentivement lus ou écoutés un certain nombre de comédien(nes), on n’est pas plus convaincu de la qualité de leur jugement, pour ne rien dire de ces jeunes filmeurs sincèrement persuadés que l’histoire du cinéma commence avec Steven Spielberg et qu’elle ne doit rien aux autres arts. L’absence d’un écrivain est d’autant plus étonnante qu’on assiste depuis quelques années à un regain d’adaptations, illustré avec éclat par quatre films en compétition (sur vingt-et-un) : outre Sur la route, il y a  Cosmopolis d’après Don De Lillo, De rouille et d’os d’après Craig Davidson, et Vous n’avez encore rien vu d’après Jean Anouilh. Pour ne rien dire des films tirés d’Alfred de Musset, George V. Higgins et Matt Bondurant ou des « vie et œuvre » de Mishima et d’Hemingway qui ont inspiré des biopics. Jusqu’au dernier film de Claude Miller tiré de Thérèse Desqueyroux de Mauriac. Et sans parler des films à venir : l’Écume des jours d’après Boris Vian, Mal de pierre d’après Milena Agus…

Rarement la sélection aura été aussi littéraire, et le jury si peu. La présence d’un écrivain dans ses rangs était pourtant une tradition depuis 1949 : Hanif Kureishi, Linn Ullmann, Emmanuel Carrère, Orhan Pamuk, Toni Morrison, Edwige Danticat, Erri de Luca, Philippe Labro, Yasmina Reza, Zoe Valdès, Antonio Tabucchi, Nadine Gordimer, Peter Handke, Norman Mailer, Jorge Amado, Jorge Semprun, Garcia Marquez, pour ne citer que les plus récents et sans remonter à Jean Paulhan, membre d'un jury présidé par Jean Giono (autres temps...), en ont été. Il y eut même des années où le jury comptait non pas un mais deux écrivains : Patrick Modiano et Arundhati Roy, Paul Auster et Michael Ondatjee, Kazuo Ishiguro et Cabrera Infante…Et même des écrivains présidents du jury : Maurois, Genevoix, Cocteau, Pagnol, Achard, Giono, Salacrou, Chamson, Asturias, Tennessee Williams… L’expérience n’a pas été renouvelée depuis William Styron en 1983. Il est vrai qu’ils ont laissé des souvenirs contrastés.

Un certain scandale reste attaché à la présidence de Françoise Sagan (1979) après qu’elle ait publiquement révélé dans un article (alors qu’elle était tenue au secret à vie sur les délibérations) et dénoncé (ce qui n’a pas arrangé son cas) les pressions de la direction du festival pour que le jury penche en faveur d’Apocalypse now (qui doit tant à Joseph Conrad) alors qu’il en pinçait pour Le Tambour (qui doit tout à Günter Grass). Cela se termina par une Palme d’or ex æquo, par la fronde de la presse contre la direction du Festival et par la vengeance de celle-ci avec la publication des notes de frais apocalyptiques et tambourinantes de la présidente du jury. Georges Simenon, président du jury en 1960, fit également scandale, mais autrement. Non seulement il milita contre ses jurés afin que la palme revint à la Dolce vita qui l’avait enthousiasmé, et ne l’emporta que d’une voix après avoir convaincu entre deux parties de ping-pong l’écrivain Henry Miller de voter comme lui, mais il dût affronter la bronca du public et les lazzis d’une partie de la critique lors de la remise des prix. Cette consécration marqua le début de la gloire de Federico Fellini et scella son indéfectible amitié avec Simenon. Voilà pourquoi l’absence d’un écrivain est toujours regrettable dans ce jury. Car c’est se priver d’une sensation du monde, d’un point de vue critique original et d’une certaine idée de l’art de raconter des histoires.

l’auteur
Pierre Assouline

Journaliste et écrivain.

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Jean-Pierre BERTHET-LASTRAJOLI le mardi 05 juin 2012
 

Le fait d'être écrivain fait-il de X ou Y un cinéphile ? Comme pour Jean-Paul Gaultier, pour certains on pourrait se poser des questions. Ils se sont même parfois essayé derrière la caméra et ont souvent produit des chefs-d'oeuvre... de médiocrité à cent lieues de ce qu'ils savent le mieux faire (écrire ou parler d'eux, ce qui revient parfois au même).
Par contre, un écrivain qui aurait un amour du cinéma (ça se voit parfois à la façon d'écrire ou à des références filmiques dans leurs écrits), pourrait apporter un regard différent de celui des "professionnels de la profession".
J'ai assisté à des dégustations à l'aveugle avec des oenologues. Trop techniciens et pas assez amateurs de vin et de gastronomie, ils se laissaient emporter par des "arômes subtils" qui en fait n'étaient que des méthodes de travail qu'ils supposaient, alors que le béotien épicurien avait un jugement radicalement différent et très souvent meilleur.
Aussi, on voit des "professionnels" accorder trop d'importance à des plans, des cadrages, à la technique, et délaisser l'histoire et la crédibilité. Ceci donne des palmarès qui ne demeurent pas dans l'histoire de Cannes.
Ici, effectivement, un écrivain cinéphile pourrait ramener le jury à considérer l'histoire et la façon de la présenter, de la défendre.
Quant au réservoire inépuisable que représente la littérature (y compris les romans de gare) pour le cinéma, est-il besoin de souligner son importance ? A moins de vouloir des scénarii aseptisés et sans imagination comme ceux que l'ont voit à Hollywood massacrer une bonne histoire de base, par l'ajout de vieilles recettes éculées. A l'inverse, en France, on produit souvent des films qui ne racontent pas grand chose, et qui ennuient le spectateur.
Mais ça, on connait aussi en littérature...

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