Les (bonnes) raisons de la festivalomanie

Ces rassemblements sont un outil de promotion de plus en plus prisé par les régions et par les villes, un investissement utile en termes d’image. Malgré les dangers (marketing abusif, standardisation des programmes) ils demeurent un vecteur essentiel de la vie culturelle décentralisée.

le mercredi 18 juillet 2012
 

Il n’existe pas de statistiques permettant de connaître le nombre précis de festivals en France ou dans d’autres pays européens, a fortiori le nombre de personnes qui les fréquentent régulièrement ou occasionnellement. Le ministère de la culture cite le chiffre de 1 800 festivals produits chaque année dans toute la France, Anne-Marie Autissier, auteure de L’Europe des festivals indique que cette dénomination est revendiquée pas plus de 6 000 manifestations dans toute l’Europe mais personne n’en connaît le nombre exact. A cela deux raisons principales :

1. Le caractère parfois éphémère et spontané de manifestations dues à l’initiative d’associations ou de simple particuliers dont les statistiques officielles ne peuvent donner qu’une photographie très floue

2. La très grande diversité de ces festivals, qui concernent à peu près toutes les formes d’expression possibles, des plus classiques aux plus farfelues.

Une seule certitude : le phénomène est ancien (les premiers festivals de musique apparaissent au XIXe siècle) mais en croissance rapide depuis une vingtaine d’années dans toute l’Europe, au point de faire parler d’une véritable festivalomanie.
Pourquoi ce succès ? Des enquêtes récentes sur le public de quelques festivals apportent des éléments de réponse du côté des consommations culturelles. Cette forme culturelle paraît particulièrement bien adaptée à l’ethos contemporain, où l’individualisation des goûts et des pratiques se conjugue à l’attrait des rassemblements populaires, où l’expérience festive contrebalance la tendance au repli sur la sphère domestique. Ces manifestations à la fois ponctuelles et régulières – pour celles qui se pérennisent – rassemblent des foules hétéroclites qui communient dans un sentiment euphorisant et souvent trompeur d’égalité et de brassage social, de facilité d’accès à une culture sur laquelle semble s’alléger le poids des contraintes institutionnelles. Une transformation qualitative du temps et de l’espace s’opère, qui fait du temps du festival un temps de loisirs et de plaisir, un hors-temps par rapport au rythme ordinaire de l’année, et de la ville un décor où la population se donne en spectacle à elle-même, comme dans la fête civique rêvée par Rousseau. Culture à la carte, conviviale, participative, voilà ce qui séduit dans la forme festivalière. Et explique que les plus importantes manifestations drainent des foules impressionnantes : 100 000 spectateurs au festival du théâtre et des arts de la rue à Aurillac (sur cinq jours), autant aux Eurockéennes de Belfort (sur un week-end), 600 000 spectateurs à l’Interceltique de Lorient (sur dix jours), etc.
Ces chiffres expliquent les motivations non plus des spectateurs mais des organisateurs et des producteurs de ces manifestations. Pour les élus locaux, un festival qui marche est une aubaine économique : les commerçants se frottent les mains devant l’afflux de visiteurs, les jeunes trouvent à s’employer dans l’organisation technique, etc. Au-delà, le festival peut être le moyen de cristalliser une identité locale, de renforcer l’attractivité d’un territoire. Il est en tout cas un outil de promotion de plus en plus prisé par les régions et par les villes, qui se livrent une vive compétition pour faire venir entreprises et cadres à fort pouvoir d’achat. C’est un investissement utile en termes d’image. Au risque parfois de donner l’impression de créations assez artificielles qui ressortissent davantage du positionnement marketing que du projet culturel. Au risque aussi d’une certaine standardisation dans la programmation, notamment dans le cas des festivals de musique où se produisent souvent les mêmes têtes d’affiche. Mais le festival demeure un vecteur essentiel de la vie culturelle décentralisée, un moyen inégalé de démocratisation et d’aide à la création. En cela, il n’y aura jamais trop de festivals.

l’auteur
Laurent Martin

Chargé de recherche au Centre d’histoire de Sciences Po.

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