Trop de festivals : en quoi, lesquels ?

Des festivals peuvent trouver leur équilibre dans une formule qui s’exonère de toute ambition sociale et culturelle, à condition qu’ils ne sollicitent pas, pour se produire, le soutien des pouvoirs publics au nom d’une politique culturelle. La question du trop de festivals est donc une question politique. Elle suppose d’identifier les valeurs au nom desquelles certains méritent le soutien.

le lundi 16 septembre 2013
 

Il y a évidemment beaucoup plus de festivals encore, en France, que les 2000 qu’avançaient certains auteurs dans les années 2000, comme pour faire un compte rond. Si l’on fait le tour des conseils régionaux - dont la sélectivité du soutien dans leur propre territoire est réelle - on doit déjà avoisiner ce chiffre. Si l’on ajoute à ce total les événements qui, en France plus qu’ailleurs, concernent le niveau départemental, puis la vocation naissante, et parfois spectaculaire, des financements intercommunaux, et enfin, comme partout en Europe, le niveau municipal comme pilier du soutien aux événements, on atteint sans doute un volume bien plus important encore, même sans tenir compte des quelques 200 événements soutenus par le Ministère de la Culture, généralement cofinancés par les autres. On pourrait consacrer de l’énergie à dénombrer cela. Si personne ne s’y livre, c’est que la question n’a pas grand intérêt. Nous savons que le nombre augmente. Un indice : le premier week-end de juillet, celui où l’on voir éclore les Eurockéennes de Belfort, était quasiment vierge d’autre rendez-vous rock il y a 25 ans. On peut compter aujourd’hui, en Europe, sur plus de 40 événements qui concurrencent d’autant plus le premier que l’offre artistique s’est considérablement internationalisée, dans ce secteur comme dans la plupart des autres. Il y a donc bien un phénomène de festivalisation, qui touche également, de nos jours, les institutions les plus emblématiques de la stabilité et de la permanence. Ici une scène nationale organise ses « temps forts », là un centre de développement chorégraphique programme des « journées ». Ce mouvement, ainsi grossièrement esquissé, doit-il nous inciter à parler d’excès ? Cela suppose d’abord de savoir de quel point de vue ? L’instabilité du secteur – même dans une Espagne assommée par la récession, il s’est encore créé de nouveaux festivals en 2013 !, au moment où certains fermaient – rend la question légitime. A première vue, l’enjeu semble économique. Il ne le reste qu’à la condition de relier l’économie aux enjeux politiques et sociaux du phénomène.
Du point de vue économique, on pourrait soutenir que l’inflation festivalière met en péril la viabilité du secteur. Pourtant, on constate que cette augmentation de l’activité va de pair avec le maintien, y compris en temps de crise, de la plupart des manifestations. Le bilan de l’été 2013, annoncé comme catastrophique, est beaucoup plus nuancé : certains ont battu leur record d’audience, au prix, souvent, d’une réduction des tarifs, et parfois d’un moindre risque du point de vue artistique.
Au plan économique, le secteur festivalier est comme animé d’un darwinisme apprivoisé. Darwinisme, car ce sont pour en grande majorité des structures privées, qui dépendent bien plus que d’autres opérateurs culturels de leur billetterie, et qui se vivent – tout en se frappant amicalement l’épine dorsale en se donnant de l’ami ou du frère – en concurrents voire rivaux. Il y a donc bien, en période de restriction des soutiens publics, une sorte de pression sélective qui s’exerce. Apprivoisé, car ce sont – là encore en majorité – des structures associatives sans but lucratif, souvent financées, directement ou indirectement, par la puissance publique : deux amortisseurs d’une lutte pour la survie qui ne se déroule donc pas seulement dans le cadre étroit d’un « marché ». Ces petites entreprises mixtes, où les bénévoles ont un rôle majeur, montrent une autre capacité, celle d’attirer un public à la fois très divers et qui se renouvelle à un rythme qui ferait pavoiser n’importe quel théâtre. Là est d’ailleurs paradoxalement l’un des soucis de certains jeunes festivals : fidéliser un public qui se joue, de plus en plus, des formules d’attachement durable, préférant butiner, expérimenter, avant de se poser un jour sans doute, mais où ?
Du point de vue économique élargi, donc, la question est cruciale de savoir si ce modèle est bien durable, au-delà des péripéties qui font la vie d’un festival, avec ses hauts et ses bas. Si l’on dit qu’il l’est – et qu’il n’y a pas trop de festivals, ainsi que l’indiquait la précédente tribune de ce débat – il faut être singulièrement optimiste sur la perpétuation de ce qui en fait l’équilibre (soutien des pouvoirs publics, fréquentation croissante, capacité de renouvellement artistique). Pourtant le contexte de crise pourrait frapper plus durement les festivals que d’autres projets culturels – on écarte plus facilement une subvention à un événement qu’on ne ferme un théâtre – et les succès d’audience et le renouvellement artistique représentent de vrais enjeux. Le premier car, au-delà du nombre, se pose la question des origines sociales, territoriales des publics en question. Certains festivals cultivent plutôt un entre-soi social, sans en avoir même toujours conscience, tandis que d’autres, pourtant inscrits dans des registres les plus actuels des musiques populaires, sortent difficilement de structures d’audience où les classes moyennes éduquées occupent le pavé.
Quant au renouvellement artistique, il pose la question de la contribution des festivals – indépendamment de leur recrutement social ou territorial – à la diffusion de la création artistique. Or, qu’il s’agisse des domaines classiques ou actuels de la musique, du théâtre ou de la danse, ou des autres registres festivalisables, on ne peut pas dire que tous les événements apportent une contribution équivalente. Certains sont tyrannisés par l’inflation des coûts artistiques de quelques têtes d’affiche qu’ils jugent incontournables, et qui exercent parfois un quasi chantage sur les programmateurs.  D’autres se contentent d’un énième Requiem de Mozart sans vision singulière. D’autres encore s’immiscent dans les trous des tournées pour obtenir à moindre frais la star du moment, qui déballera son affaire en 85 minutes montre en main tandis que le car du groupe tourne déjà au ralenti, le GPS pointé sur le lendemain. Sont-ils, ces festivals, à considérer au même titre que ceux qui mettent plutôt l’accent sur des résidences d’artistes, délocalisent leurs spectacles à l’issue d’ateliers pédagogiques, organisent des masterclasses, coproduisent des œuvres originales, tentent des rencontres improbables entre hip-hop et musique andalouse ?
La question n’est pas donc, sur l’autel des équations marchandes, de sacrifier un trop plein quantifiable. La chose est impossible, et serait très injuste. Que des festivals trouvent leur équilibre dans une formule qui s’exonère de toute ambition sociale et culturelle, c’est évident et peu problématique, à la condition qu’ils ne sollicitent pas, pour se produire, le soutien des pouvoirs publics au nom d’une politique culturelle. L’enjeu est ici le même que celui qui faisait contester une subvention municipale pour un concert de Johnny Hallyday à plus de 50 euros la place. Le champ culturel est massivement celui des préférences individuelles, et sélectivement celui des politiques publiques.
La question du trop de festivals est donc une question politique. Elle suppose d’identifier les valeurs au nom desquelles certains méritent le soutien. Il n’y a pas de réponse facile – et heureusement – à cette question, car il y est question d’idéologie, et pas seulement d’indicateurs prétendument neutres. Y répondre est pourtant fondamental, si l’on estime que le secteur festivalier n’est pas celui d’une culture enchantée et que, livré à lui-même (à sa propre « sélection culturelle ») il n’est pas dit qu’il promeuve toujours les meilleurs. Répondre à cette question, c’est peut-être le meilleur moyen de conjurer ce que d’autres appelleraient le cauchemar de Darwin.

l’auteur
Emmanuel Négrier

Directeur de recherche au CNRS au Centre d’Étude Politique de l’Europe Latine, à Montpellier.

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