Depuis à peu près trois décennies, l’ épreuve du bac français s’est inscrite dans une irrémédiable et progressive médiocrité. En pensant vouloir éviter l’élitisme, elle a favorisé l’inculture et compromis l’accès du plus grand nombre à la littérature, alors que la préparation à l’examen devrait être l’occasion pour les élèves d’une vraie rencontre avec les grandes œuvres qui éclairent et nourrissent une existence.
Cette dénaturation de l’ épreuve me semble être la conséquence de la primauté du savoir technique dans notre système éducatif, modelé par une volonté politique et collective de privilégier l’utile sur un savoir plus profond, de former le technicien et non l’humain en chaque élève.
S’ajoute à cela l’influence d’ un certain structuralisme mal digéré, encouragé par le sentiment de culpabilité qui s’est emparé des élites lettrées après mai 68. On a voulu voir dans le discours littéraire un simple lieu où s’exerceraient les fonctions du langage, comme dans n’ importe quel autre discours lambda. Et certains profs d’expliquer qu’un texte de Victor Hugo « fonctionnait » entièrement à l’égal d’ un slogan publicitaire…
La seconde conséquence du diktat pseudo structuraliste, c’est l’extrême technicité qui s’est emparée de l’enseignement des lettres. On pense rassurer les élèves en leur faisant apprendre par cœur une liste de figures de styles, et l’explication des textes se réduit trop souvent à un catalogue des images et des procédés stylistiques, sans logique interne, sans prise en compte de la spécificité du texte, de sa force et de sa beauté. La volonté systématique de réduire un texte à une « problématique », de l’étudier selon un angle fixe et simplificateur, participe de ce même état d’ esprit. Elle permet d’ évacuer une bonne fois pour toute la possibilité de voir en quoi une grande œuvre est une parole, ambivalente, multiple, inépuisable et essentielle.
A-t-on peur de la beauté des belles lettres à l’ère de la technique ?
Le règne insupportable de cette technicité pédagogique entraîne la mise au placard des clefs de toute lecture fructueuse que sont l’étonnement et le désir. D’ailleurs, dans les classes, les élèves qui aiment lire, qui posent des questions et qui s’investissent dans les textes sont trop souvent moqués par les autres. L’envie de culture même est devenue une honte !
C’est dans un tel contexte, qu’on a peu à peu bradé les épreuves du bac de français.
A l’écrit, réaliser une vraie composition littéraire est devenu quasi impossible. En effet, sur les quatre heures qui lui sont imparties, le candidat doit consacrer une heure environ à répondre de façon (forcément) superficielle à une ou deux questions portant sur un groupement de textes appelé « le corpus ». Comme ce travail participe de 4 points dans une note sur vingt, les candidats peu sûrs d’eux y consacrent trop de temps et négligent le reste de l’ épreuve.
Restent ensuite 16 points pour noter la composition littéraire, dont l’importance est de fait amoindrie, puisqu’elle doit se réaliser en trois heures au lieu de quatre. Résultat : les travaux d’écriture sont souvent bâclés, les commentaires de texte sont « décomposés », et l’exercice de la dissertation, naguère la reine des épreuves, dans laquelle se déployait articulation de la pensée, sensibilité et culture littéraire, n’est presque plus jamais choisie par personne. Sous prétexte qu’il faut s’adapter au niveau général des candidats, on encourage encore plus son abaissement, sans essayer d’y remédier et pour faire du chiffre.
A l’oral, même combat. Au lieu d’exécuter un commentaire sur un texte qu’il a lu et assimilé au cours de l’année, le candidat doit maintenant répondre à une « question » à propos du texte, formulée par l’ examinateur. La conséquence, là encore, c’est de réduire le passage choisi à une « problématique » qui en occultera la profondeur et la complexité.
La seconde partie de l’oral qui consistait, il y a quelques années, en un exposé cohérent et argumenté autour d’un thème ou d’une oeuvre littéraire, s’est transformé en un entretien informel destiné à contrôler si le candidat a bien appris ses leçons : définition des sempiternelles figures, trois mots sur un mouvement littéraire, quelques remarques sur d’ éventuelles lectures, sur la pluie et le beau temps… D’ ailleurs la liste des textes étudiés par l’élève est dorénavant affublée du petit nom charmant de « descriptif » contenant, non plus des thèmes abordés, mais des « objets d’ étude » (sic !).
Effrayante irruption d’une terminologie technique située aux antipodes de l’humanisme !
L’épreuve anticipée du bac de français, devrait valoriser et développer chez un candidat une capacité de réflexion et d'expression, le goût d’un art, d’une culture, un esprit critique et une sensibilité. Au lieu de quoi, prise dans une mélange d’ absurdités techniques et de médiocrité, elle devient un cadeau empoisonné pour l’ avenir de nos étudiants et de notre société.