Et pourtant

Tout paraît pour le mieux dans le meilleur des mondes encyclopédiques possibles. Et pourtant.... L’essentiel réside dans une des faiblesses intrinsèques de la textualité numérique : présenter sous des formes identiques, et sur une même surface, des informations  apparemment lestées du même poids de savoir.

le jeudi 13 décembre 2012
 

Le temps des Lumières a rêvé de la construction collective des savoirs. Le projet a pris alors des formes diverses : les mémoires publiés par les académies et les sociétés savantes, les correspondances qui faisaient la matière des périodiques érudits, ou l’Encyclopédie elle-même qui mobilisa les contributions des gens de métier aux côtés de celles des Philosophes (et des polygraphes). C’est un même désir qui a fondé la définition d’un espace public ou, comme l’écrivit Kant, chacun comme « savant » peut ou doit adresser au « grand public qui lit » ses observations et critiques sur les institutions. Il est clair que Diderot comme Kant se seraient réjouis de l’apparition d’un mode de communication des opinions, des idées et des connaissances qui permet l’échange à distance, la confrontation sans délai des pensées et l’élaboration collective et anonyme d’une encyclopédie. Dans le monde numérique, elle a pour nom Wikipedia.
Son succès est immense. Les moteurs de recherche la cite en premier (voyez Google), les élèves et les étudiants la consultent et même ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, mettent en garde contre les erreurs que l’on y trouve, en font, sans trop le dire, un grand usage. L’accès immédiat aux informations désirées, la présence d’articles sur des thèmes ignorés par les encyclopédies classiques et l’apparente neutralité d’une œuvre sans auteurs, donc sans biais idéologique, suffisent à expliquer ce succès. Wikipedia démontre et illustre les promesses d’une textualité numérique soustraite aux contraintes de l’imprimé : l’information peut y être actualisée en temps réel, l’accès en est gratuit, la construction en est collective, sans revendication de propriété intellectuelle. Elle peut-être ainsi tenue pour emblématique d’un mode de production des discours qui annule la « fonction auteur » (Foucault l’avait imaginé, Wikipedia le fait), qui libère le savoir de son appropriation éditoriale et qui constitue l’une des figures possibles de la communauté du web. Elle est un réseau social en elle-même, avec son espace de discussion et ses possibilités de révisions.
Tout paraît donc pour le mieux dans le meilleur des mondes encyclopédiques possibles. Et pourtant. Ce pourtant n’est pas lié seulement ou essentiellement au relevé des erreurs, des parti-pris ou, pire, des falsifications rencontrés dans tel ou tel article. Les contrôles instaurés par les wikipédistes et les corrections apportées aux entrées fautives peuvent prévenir ou effacer ces distorsions du savoir. L’essentiel réside, à mon sens, dans une des faiblesses intrinsèques de la textualité numérique qui présente sous des formes identiques et sur la surface illuminée d’une même machine des informations qui semblent, du coup, lestées du même poids de savoir.  
Avec la forme numérique disparaît un ordre des discours qui était, aussi, un ordre des livres ou des objets imprimés qui liait étroitement l’autorité scientifique des discours de connaissance aux formes de leur publication. Le lecteur avait, de ce fait, des attentes différentes en terme de  sûreté du savoir d’un article de magazine, d’un article paru dans une revue scientifique, d’un ouvrage publié par un éditeur reconnu ou d’une encyclopédie rédigée par des spécialistes. Dans le monde numérique, cette hiérarchie est plus difficilement perceptible. Les connaissances fondées et les affirmations extravagantes ou falsifiées y ont le même mode de présence. Le danger est grand pour un lecteur pressé et peu préparé à l’exercice critique de prendre les unes pour les autres. Ce qui est vrai pour le web en général l’est aussi pour Wikipedia dont tous les articles, les plus érudits comme les moins savants, paraissent être dotés d’une égale autorité. C’est sans doute là le prix à payer pour pouvoir jouir d’une modalité nouvelle, plus libre, plus dynamique, plus collective de la construction d’un ambitieux instrument encyclopédique. Mais c’est aussi la raison pour laquelle l’apprentissage d’une relation critique avec la textualité et, plus généralement, le monde numérique est une nécessité. Pas plus que la présence d’ordinateur dans les écoles résout par elle-même les difficultés de l’alphabétisation, les commodités de la communication électronique ne suffisent à protéger contre les périls de son usage. La responsabilité de l’école, des bibliothèques, ou du web lui-même est donc d’enseigner comment s’en garder.

l’auteur
Roger Chartier

Directeur d’études à l'EHESS et professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Écrit et cultures dans l'Europe moderne ».

VOS COMMENTAIRES

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Roberto Gomez le mercredi 15 octobre 2014
 

A bibliofab66: vous avez lu trop vite et fait un vrai contresens aux propos de l'auteur de l'article. Dans la phrase citée, "...d'enseigner comment s'EN garder", "en" fait référence aux mots de la phrase précédente: "les périls de son usage". M. Chartier ne propose donc pas d'enseigner de se méfier de wikipedia, mais bien d'enseigner un usage critique, conscient des périls inhérents.
Comme quoi, "l'apprentissage de la textualité"... est vraiment nécessaire, même (surtout ?) pour un bilbliothécaire.
A part ça, je pense qu'il ne faut pas enterrer trop vite cette vision critique de Wikipedia, point de vue plutôt rare et salvateur. Rare car n'étant pas ici l'expression d'un conservatisme pur et dur comme on le rencontre plus souvent. Il s'agit plutôt d'un point de vue marqué d'une forme d'académisme, modéré et nuancé. Etant moi-même très utilisateur et promoteur de Wikipedia, plus rarement contributeur, je suis conscient des mécanismes de vérification et d'auto-régulation du site. Mais cela n'obère pas totalement la critique de M. Chartier sur des informations de valeur très différentes qui semblent "lestées du même poids de savoir". Certains commentateurs ont pointé, avec raison, différents marqueurs permettant de hiérarchiser la valeur des informations dans Wikipedia: il me semble cependant que ces marqueurs ne sont réellement "visibles" et "intelligibles" que pour les "utilisateurs avancés" de WP (catégorie dont font sans doute partie tous les commentateurs de cet article), pas "l'utilisateur-lambda-qui-lit-trop vite".
Bref, conclusion: 1- Wkipedia est bien une formidable avancée pour le partage des connaissances de l'humanité 2-mais, comme pour toute voie de connaissance, un apprentissage critique est nécessaire.

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Nga le samedi 04 janvier 2014
 

www.lesgrandsdebats.fr est merveilleux. Il ya toujours toutes les infos idéale dans les idées de mes doigts. Merci et continuez votre excellent travail! vous souhaiter bonne chance dans la nouvelle année !

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Alisa le mercredi 01 janvier 2014
 

Hahah, Mon portable s'est écrasé quand je regardais www.lesgrandsdebats.fr dernière fois que j'étais ici. Et pour les 2 derniers mois, j'ai été la recherche de ce blog, j'ai tellement reconnaissante qu'elle trouve une fois de plus! : D

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Mind Kidder le jeudi 24 octobre 2013
 

Le lecteur pressé, même éclairé des dernières techniques de bibliothéconomie, est aussi imprudent avec les livres, qu'avec Wikipédia. De même que l'est tout utilisateur pressé d'internet qui ne réorganise pas les articles à l'aide des marque-pages de son navigateur.
Si je me piquait de conseiller quoi que ce soit, à qui que ce soit, ce serait de s'inspirer du fait que le tableau périodique des éléments ne s'est pas constitué en un jour.
Oui, notre ordre de pensée diffère de celui de la réalité. Être pressé, n'est JAMAIS être bien inspiré ! Aussi bien à la lecture, qu'à l'écriture, et, non des moindres, qu'au référencement...

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Emelda le dimanche 13 octobre 2013
 

Mais je tiens à dire que cette www.lesgrandsdebats.fr est extrêmement utile, Merci de prendre votre temps pour écrire cela.

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Jacques Bolo le vendredi 14 décembre 2012
 

Mein Kampf est un livre. Et qu'y avait-il dans les encyclopédies à cette époque, malgré les universitaires allemands??? Et aux époques antérieures???

Quand aux revues scientifiques, qui les lit??? Sans parler des copinages, du biais de la prédominance de l'anglais, des fraudes, du plagiat, de... l'académisme...

Tout ce qu'a démontré Assouline, c'est qu'on pouvait falsifier Wikipédia en demandant à ses étudiants de le faire, alors que c'est un site précisément mis à jour par ses lecteurs. Sur le plan scientifique, cela revient à enfoncer une porte ouverte. Et ça mérite un prix Ignobel.

Ceux qui ont créé Wikipédia, ont créé un outil que tout le monde utilise.

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bibliofab66 le vendredi 14 décembre 2012
 

"La responsabilité de l’école, des bibliothèques, ou du web lui-même est donc d’enseigner comment s’en garder."
Dans ma bibliothèque, plutôt que d'expliquer aux gens de se méfier de Wikipédia, je leur apprends comment y contribuer. Cela me semble plus constructif.

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Sylda31 le vendredi 14 décembre 2012
 

Bonjour,
lorsque vous écrivez ceci, vous vous méprenez sur 2 points :
"Dans le monde numérique, cette hiérarchie est plus difficilement perceptible. Les connaissances fondées et les affirmations extravagantes ou falsifiées y ont le même mode de présence. Le danger est grand pour un lecteur pressé et peu préparé à l’exercice critique de prendre les unes pour les autres. Ce qui est vrai pour le web en général l’est aussi pour Wikipedia dont tous les articles, les plus érudits comme les moins savants, paraissent être dotés d’une égale autorité. "

Le premier concerne "Les connaissances fondées et les affirmations extravagantes ou falsifiées". Elles n'ont pas le même mode de présence, car vous occultez tout le travail de vérification, relecture (automatisé par des bots ou simplement humain par les contributeurs de WP).
Un vandalisme de WP a une durée de vie inférieure à la minute, merci à Salebot qui effectue ce travail !

Le second concerne "les articles, les plus érudits comme les moins savants, paraissent être dotés d’une égale autorité". Vous oubliez les balises sur les articles (ébauche, à sourcer...) ainsi que toute la signalétique sur les articles de qualité, les projets... qui identifient une hiérarchie de qualité d'articles.
Les utilisateurs ont accès à cette classification.

Au final, il y a un point sur lequel je suis d'accord avec vous: "l’apprentissage d’une relation critique avec la textualité et, plus généralement, le monde numérique est une nécessité."

A commencer par un regard sur votre billet.

Sylda31

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fm le vendredi 14 décembre 2012
 

"un ordre des livres ou des objets imprimés qui liait étroitement l’autorité scientifique des discours de connaissance aux formes de leur publication"

En êtes vous aussi sûre que cela ?

Dans votre bibliothèque peut-être, mais pas forcément dans la mienne.

F.M

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